Au Japon, une intelligence artificielle a récemment rédigé un roman sélectionné pour un prix littéraire. En France, un tableau généré par algorithme s’est vendu aux enchères pour plusieurs centaines de milliers d’euros. Des œuvres musicales entièrement composées par des machines circulent déjà sur les plateformes de streaming.
Les algorithmes ne se contentent plus de suivre les règles du jeu : ils les réinventent. Entre prolifération de créations et doutes sur la sincérité de chaque œuvre, nos repères culturels vacillent, poussés vers une zone d’incertitude fascinante.
L’intelligence artificielle, nouveau moteur ou menace pour la création artistique ?
Difficile aujourd’hui d’imaginer un espace créatif qui échappe à la présence de l’intelligence artificielle. Dans les studios, les ateliers ou les galeries, la machine s’invite, inspirant de nouvelles formes d’expression. Le court-métrage La vie quand t’ai mort, dirigé par Raphaël Frydman et primé à l’Artefact AI Film Festival, illustre ce phénomène : ici, l’algorithme n’est pas un simple exécutant, il co-signe l’œuvre, brouillant les pistes de l’originalité et de la paternité artistique. Du côté de Txikito, la réalité augmentée s’entrelace aux arts plastiques, dissolvant la frontière entre l’objet concret et la création numérique.
Les lieux de culture se saisissent à leur tour de cette vague. Ask Mona déploie l’intelligence conversationnelle pour accompagner les visiteurs de musées, tandis qu’Arte s’intéresse à la créativité algorithmique avec sa mini-série Prompt. À la Conciergerie, la pièce Machina Sapiens sonde notre ambivalence face aux technologies numériques, oscillant entre attirance et prudence face à la machine qui s’approprie nos imaginaires.
Le débat glisse aussi sur le terrain économique et social. Lors du MaMA 2024, la perspective d’un remplacement des artistes par des intelligences artificielles a divisé l’assemblée. Emmanuel Legrand a pointé du doigt l’impact potentiel sur la reconnaissance et la rémunération des créateurs. Les entreprises culturelles, quant à elles, scrutent cette transformation qui promet efficacité mais menace parfois la vitalité du secteur.
Pour saisir l’ampleur de ces bouleversements, quelques constats s’imposent :
- L’algorithme n’est pas seulement un outil : il devient coéquipier, voire rival, dans l’acte créatif.
- La culture change de visage, portée par la puissance de l’intelligence artificielle et des technologies numériques.
- La question n’est plus de savoir si l’IA transforme l’art, mais jusqu’où institutions et artistes accepteront d’aller pour réinventer la création.
Quand la technologie bouscule nos repères culturels : ce qui change vraiment
L’intrusion de l’algorithme dans la culture n’a plus rien d’une hypothèse lointaine. Les plateformes numériques, omniprésentes, redessinent la manière dont le public découvre les œuvres. Aujourd’hui, la rencontre avec la culture s’opère par l’entremise de systèmes de recommandation, qui influencent en profondeur ce que chacun écoute, regarde, lit. Cette nouvelle donne expose la diversité culturelle à une tension permanente : enrichissement de l’offre d’un côté, tentation de l’uniformisation de l’autre.
Quelques exemples concrets traduisent cette mutation. TV5Monde a lancé une borne conversationnelle fondée sur l’intelligence artificielle, invitant le public à dialoguer sur la francophonie via une interface intuitive. À l’Institut Polytechnique de Paris, des chercheurs et professionnels du secteur analysent comment les algorithmes, et les biais qu’ils transportent, façonnent la représentation des œuvres dans l’espace public. Les sciences sociales s’en mêlent, interrogeant la capacité de l’intelligence artificielle à garantir inclusion et diversité, plutôt qu’à les réduire.
Pour mieux comprendre les enjeux de cette révolution, il convient de mettre en lumière trois dynamiques :
- L’algorithme pèse désormais sur la visibilité même des contenus culturels.
- La découvrabilité devient un enjeu stratégique pour créateurs et institutions.
- Le débat sur les biais algorithmiques structure la réflexion collective, tant dans la sphère publique que scientifique.
À la Bibliothèque nationale de France, Marion Carré et Marcella Lista échangent sur la place de l’IA dans les musées, symbolisant un foisonnement d’expériences et d’initiatives. Pourtant, chaque recommandation, chaque page suggérée par un algorithme, façonne silencieusement une nouvelle manière d’appréhender la culture numérique. Rester attentif à ces mutations n’est plus un luxe : c’est une nécessité.
Diversité culturelle et IA : un équilibre fragile à préserver
Préserver la diversité culturelle face à l’essor de l’intelligence artificielle est un défi qui ne laisse personne indifférent. Les algorithmes, conçus pour maximiser l’exposition des contenus, tendent à lisser les différences linguistiques et artistiques, imposant parfois des standards globaux au détriment des identités locales. Cette tendance suscite l’inquiétude de nombreux professionnels du secteur culturel, soucieux de voir certaines œuvres reléguées au second plan, loin des rayons lumineux du numérique.
La découvrabilité des créations minoritaires est souvent soumise aux logiques opaques des recommandations automatisées. Pour infléchir cette tendance, le Canada a mis en place la Loi sur la diffusion continue en ligne, confiant au CRTC la responsabilité de réguler les grandes plateformes afin de garantir une place équitable aux productions locales face aux géants mondiaux. En Europe, la double avancée de l’Artificial Intelligence Act et du RGPD dessine un cadre destiné à protéger la pluralité culturelle face aux usages intensifs des données.
Les leviers d’action
Plusieurs pistes sont avancées pour défendre la diversité culturelle à l’ère de l’IA :
- Créer des modèles d’intelligence artificielle qui respectent les spécificités linguistiques et artistiques de chaque territoire
- Promouvoir la transparence et l’inclusion lors de la conception des algorithmes
- S’appuyer sur les recommandations éthiques de l’OCDE et de l’UNESCO afin de guider le développement de l’intelligence artificielle
Face à ce défi, la vigilance s’impose. L’IA élargit l’horizon des possibles pour les créateurs, mais impose simultanément une gestion collective, partagée entre États, institutions et société civile, pour maintenir vivante la singularité de chaque culture.
Quels enjeux économiques et politiques pour l’avenir de la culture à l’ère de l’IA ?
La question de la gouvernance de l’intelligence artificielle s’impose avec une intensité nouvelle chez les décideurs culturels et les responsables politiques. Face à la montée en puissance des grandes entreprises technologiques, de Microsoft à Google, sans oublier Amazon,, les autorités publiques cherchent à garder la main sur le marché de l’art et la sphère de la création. L’Union européenne ne ménage pas ses efforts : avec l’Artificial Intelligence Act et le RGPD, elle affirme une ligne réglementaire stricte, là où les États-Unis privilégient l’autorégulation ou des chartes comme le Blueprint for an AI Bill of Rights. Quant à la Chine, elle opte pour un pilotage étatique renforcé, dessinant une autre trajectoire.
La France entend bien jouer sa partition dans cette compétition mondiale. Le Sommet mondial pour l’Action sur l’IA, le lancement d’une fondation dédiée, ou encore l’annonce d’un financement de 2,5 milliards d’euros sur cinq ans, illustrent cette ambition. Emmanuel Macron, aux côtés de Narendra Modi, place Paris au cœur des discussions internationales, tandis que le G7 met en place son propre conseil sur l’IA et que la GPAI soutient la coopération multilatérale sur ces sujets.
Dans le secteur culturel, l’intégration de l’intelligence artificielle bouscule déjà les modèles établis. Des groupes comme Sopra Steria, IBM ou Orange Business Services déploient des agents intelligents, automatisent la gestion documentaire ou intègrent la conversation vocale à leurs offres. Cette transformation redistribue les compétences, impose de nouveaux cadres éthiques et réglementaires, et rebat les cartes de la valeur ajoutée entre créateurs, diffuseurs et plateformes. La question du partage des revenus issus de l’exploitation de contenus générés ou diffusés par l’IA s’impose désormais au cœur de toutes les négociations.
Si la culture a toujours évolué au rythme des innovations, l’IA écrit une page inédite : entre promesses d’émancipation et risques de standardisation, la créativité humaine doit désormais apprendre à composer avec une intelligence qui, chaque jour, gagne du terrain.

